– Discours cérémonie Ettendorf du 01/10/2017 –

Grand Rabbin du Bas-Rhin, Harold WEILL

Permettez-moi de vous faire part de mon émotion au moment où je suis amené à prendre la parole devant vous, depuis le plus ancien cimetière juif d’Alsace, au coeur d’une commune dans laquelle la présence de la communauté juive est attestée depuis le 14ème siècle, et qui sert de demeure éternelle aux défunts de plus de 12 communes voisines.

Mais alors qu’il s’agit d’honorer la mémoire de 7 hommes, Julien, Léon et Sylvain Becker, Marcel et Roger Gradwohl, Michel Metzger et Gaston Schwab, âgés de moins de 35 ans au moment de leur décès pour la plupart d’entre eux, le choix de la date à laquelle nous leur rendons hommage me parait tout à fait symbolique. Vous n’ignorez pas en effet que la communauté juive vient de célébrer hier le Yom Kippour, vulgairement traduit par Jour du Grand Pardon. Un commentaire hassidique fait remarquer à ce titre que le mot de Mehila, utilisé en hébreu pour évoquer le pardon est à rapprocher de la racine Me’hol qui veut dire une ronde, ou un cercle. Car c’est tout l’objectif de la vie: de pouvoir rassembler nos expériences et nos relations en un tout harmonieux. Lorsque l’équation ne fonctionne plus, qu’elle qu’en soit la raison, le cercle se brise, et condamne la personne à emprunter des voies de substitution, qui s’avèrent souvent être des impasses. C’est la raison pour laquelle nous offrons à l’endeuillé, chez qui le choc de l’épreuve provoque inéluctablement une perte de repères qui peut l’amener à sortir du cercle, un aliment rond, comme un oeuf ou une olive, pour l’inviter en quelque sorte à appréhender son futur à l’intérieur de ce cercle.

C’est tout le sens de la journée de Kippour. Toutes les expériences négatives que n’avons pas su gérer, qu’elles soient d’ordre social, professionnel ou spirituel contribuent à fracturer le cercle harmonieux sur lequel nous aspirons à évoluer. La Me’hila de Yom Kippour a pour objectif de réparer cette fracture, de la consolider. Au delà du pardon divin, il s’agit donc se pardonner à soi-même, afin de se donner les moyens de réintégrer une vie authentique, symbolisée par le cercle. Cette Me’hila, cette réparation du cercle, passe nécessairement par le Vidouy, la confession. Exprimer les choses, verbaliser des réalités, aussi douloureuses soient-elles, est en quelque sorte un passage incontournable pour refermer le cercle. On ne fait pas disparaître les choses mais on transforme plutôt des réalités négatives en réalités positives.

C’est ce dont il question aujourd’hui: nous cherchons à refermer un cercle duquel on a tenté d’arracher nos 7 chers disparus, en rappelant les raisons et les circonstances dans lesquelles ils ont quitté ce monde. Et en gravant cette réalité dans la pierre. En rappelant comment dans un pays qu’ils chérissaient, qu’ils admiraient, dont ils se sentaient pleinement citoyens et responsables, un pays dont les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité semblaient pouvoir leur offrir cette fragile tranquillité à laquelle ils avaient aspirer pendant tant de siècles, leurs rêves les plus utopiques furent pulvérisés sur l’autel de la haine et de la folie humaine. Leur rendre hommage au titre de « Morts pour la France », la majorité d’entre eux ayant été lâchement assassinée parce que juifs alors même qu’ils s’étaient engagés à défendre leur pays en se distinguant courageusement au sein des différents régiments auxquels ils étaient affectés, à résister à l’ennemi, à prôner les valeurs de solidarité et d’altruisme dont le mouvement des éclaireurs israélites de France auquel certains appartenaient se faisait l’ambassadeur, tout particulièrement en ces temps extrêmement troublés, prend une dimension tout à fait particulière. Cette cérémonie scelle de manière indéfectible le sort de la communauté juive à celui de la France. Réaffirme haut et fort que l’une fait intégralement partie de l’autre. Et qu’amputer la communauté nationale d’un de ses membres juifs, revient à endeuiller au-delà même de la nation, les valeurs qui la constitue et à maculer son étendard d’une tâche de sang indélébile. Mon prédécesseur l’avait d’ailleurs déjà exprimé au détour d’une formule aussi juste que puissante: La France a besoin des juifs autant que ceux-ci ont besoin d’elle. Et veuillez croire qu’au lendemain du procès du cimetière de Sarre Union, nous rappelant violemment et assez douloureusement qu’au 21ème siècle, certains pensent encore pouvoir éliminer toute trace de cette histoire si singulière, en s’attaquant courageusement jusqu’à la dernière demeure de nos chers disparus, la cérémonie d’aujourd’hui revêt un caractère des plus singuliers.

Nos sages nous enseignent dans le Talmud que lorsque nous rapportons les propos prononcés par un défunt, ses lèvres bougent dans la fosse. Autrement dit, on lui permet de continuer à vivre, à exister dans ce monde. Parler d’un défunt, rétablir ou réaffirmer certaines vérités contribuent par extension, également à l’inscrire dans un schéma de vie éternelle. Et combien cela est-il vrai lorsque l’on sait que nos chers disparus étaient de très jeunes adultes lorsqu’ils ont cruellement été fauchés, arrachés à la vie par la barbarie ennemie. Alors qu’ils avaient encore tant à partager, tant à bâtir, tant à dire.

Merci Monsieur le maire d’Ettendorf, merci au souvenir français, à l’office des anciens combattants et victimes de guerre, aux responsables du cimetière israélite d’Ettendorf. Merci de faire bouger les lèvres de Gaston, Léon, Sylvain, Julien, Michel, Roger et Marcel sans oublier celles de Charles Moog et de Samy Rothkopft que l’on espère pouvoir honorer au même titre dans les prochains mois. Merci de leur donner une deuxième vie, ou plus exactement de prolonger leur existence. Merci de rappeler la place tout à fait particulière que la communauté juive occupe en Alsace depuis plusieurs siècles et dont elle est si fière. Merci de faire en sorte que la prière que nous récitons traditionnellement lors de la pose d’une pierre tombale se transforme en une réalité concrète. Car c’est sans doute aussi cela le sens de la prière telle qu’elle est conçue dans la tradition juive. Que les mots qui jaillissent de nos lèvres puissent s’assembler les uns aux autres afin de créer des réalités éternelles :

Cette pierre restera dans ce cimetière comme souvenir éternel.

Elle permettra, quand des années plus tard les descendants demanderont : « Que représente ce monument ? » aux anciens de répondre : « C’est une tombe juive, en voici la preuve. Que personne n’y touche, que cette personne repose en paix ».

Puisse l’âme de nos chers disparus être reliée au faisceau de la vie.